Après avoir annoncé le droit d’accès aux bases françaises au Moyen-Orient, l’état-major français se rétracte : il aurait été mal compris à l’insu de son plein gré. Pour Karine Bechet, cet épisode ne relève pas d’un simple raté de communication : il révèle le malaise politique et stratégique de la France.
Entre allégeances et conflits d’intérêts, les élites françaises ont du mal à déterminer leur place dans le conflit américano-israélien en Iran. La France, en fille aînée de l’Atlantisme, se doit de soutenir et protéger les intérêts supérieurs des États-Unis, ce qu’elle fait par ailleurs parfaitement docilement sur l’ensemble des sujets, nationaux et internationaux.
Comment condamner Israël ? Cela ne se fait pas en principe, sous peine d’être accusé d’antisémitisme — ici aucun débat n’est jamais permis. Donc la question est éludée.
Mais le Liban est touché, ce « peuple frère », comme dit Macron. Il faut alors « aider » à combattre le Hezbollah, donc aider Israël.
L’Iran de se défend et frappe directement les bases de l’OTAN dans la région et les infrastructures énergétiques. Ce qui met en cause la France.
Ainsi empêtrée dans ses alliances, la France hésite et se présente en position « défensive ». Pour autant, les États-Unis affirment eux aussi se défendre, certes « très » préventivement, d’une mythique agression de l’Iran, accusé de tous les maux, tandis que les pays du Golfe s’alignent. Leur silence face à l’agression subie par l’Iran a d’ailleurs été souligné par Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères.
Dans un premier temps, s’appuyant sur ses obligations sacrées de collaboration militaire avec les États-Unis, l’état-major français annonce à l’AFP que la France met ses bases au Moyen-Orient à la disposition de l’aviation de guerre américaine.
Ainsi peut-on lire dans les médias mainstream : « Dans le cadre de nos relations avec les États-Unis, la présence de leurs aéronefs a été autorisée de manière temporaire sur nos bases dans la région », a déclaré une porte-parole de l’état-major, confirmant une information de la chaîne LCI. « Ces aéronefs contribuent à la protection de nos partenaires dans le Golfe ». Le terme d'aéronef inclut tout type d'avions et d'hélicoptères.
Cette déclaration déclenche de fortes inquiétudes. Car si la France condamne le programme nucléaire iranien, elle n’est pas prête à entrer directement dans le conflit américano-israélien contre l’Iran.
Trump a pourtant bien appelé Macron pour lui « expliquer » la situation en ces termes : « Si on n’avait pas frappé, ils auraient eu l’arme nucléaire dans les semaines qui suivaient. »
Et si Trump le dit, comment les vassaux pourraient-ils remettre en cause sa parole sacrée, même si elle est changeante ?
Mais quelle que soit l’argumentation américaine, mettre à disposition ses bases militaires dans la région fait passer la France d’une position défensive à une position offensive.
Or, si les élites françaises sont prêtes à envoyer de l’aide humanitaire au Liban, à faire naviguer le Charles de Gaulle en Méditerranée ou à envoyer des chasseurs pour défendre leurs alliés aux Émirats, l’utilisation des bases françaises par l’aviation américaine en ferait des cibles légitimes pour l’Iran et ferait de la France une partie au conflit.
Donc rétropédalage après prise de conscience tardive et malaise politique croissant, le tout accompagné de déclarations farfelues de l’état-major français, manifestement beaucoup plus à l’aise pour faire des vidéos sur TikTok que pour planifier une stratégie militaire conforme à l’intérêt national.
Le CEMA aurait été mal compris. Évidemment, la France ne met pas à disposition de l’aviation américaine ses bases au Moyen-Orient, simplement une base en France pour assurer le ravitaillement : « Des avions américains de soutien aux opérations (pas des avions de combat) ont été acceptés sur la base aérienne d’Istres (Bouches-du-Rhône) en France. (...) Compte tenu du contexte, la France a exigé que les moyens concernés ne participent en aucune mesure aux opérations menées par les États-Unis en Iran, mais strictement pour l’appui à la défense de nos partenaires dans la région. Elle en a obtenu la complète garantie. »
Ainsi, la France aurait obtenu « des garanties » pour que l’aviation américaine utilisant la base d’Istres ne participe pas aux combats. Ce qui est la nature même d’une aviation de combat : ne pas combattre, en tout cas uniquement « défensivement », comme les Américains en ont l’habitude.
Il est bien connu que les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Et les élites françaises ont grandement besoin d’y croire, de l’affirmer publiquement, pour surtout pouvoir continuer à rester irresponsables.
L’irresponsabilité en tout étant leur trait caractéristique principal, comme pour toute marionnette qui ne fait que semblant de gouverner et a une peur panique des responsabilités.
Allant toujours plus loin dans l’absurde, rappelons qu’il y avait eu confirmation par la porte-parole de l’état-major français. Cette fois-ci, le CEMA affirme : « L’information sur les soi-disant moyens américains qui seraient déployés sur nos bases au Moyen-Orient est erronée. »
Erronée ? Comment une porte-parole peut-elle donner aux médias une information erronée ?
Après la « pensée complexe », nous avons droit à la « communication complexe ».
Cette cacophonie communicationnelle illustre parfaitement la faiblesse politique des élites atlantistes françaises, qui ne peuvent accuser les États-Unis des guerres qu’ils lancent et doivent reporter, jusqu’à l’absurde, la responsabilité des crimes sur les victimes.
Pour se dédouaner, le ministère français des Affaires étrangères affirme ainsi, alors que les négociations américano-iraniennes étaient en cours, et ce pour la seconde fois : « Dans un contexte de négociation bloquée, la responsabilité première de ces frappes incombe à l’Iran. »
L’intérêt de négocier avec les États-Unis devient de plus en plus discutable. Et cela ne concerne pas que l’Iran.
En tout cas, cela ne grandit pas l’image de la France à l’international.
Mais tel est le prix de la soumission.
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