Le piège collant de l’hégémonie mondiale

Le piège collant de l’hégémonie mondiale
Le piège collant de l’hégémonie mondiale [photo d'illustration générée par l'intelligence artificielle]
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Les États-Unis ne sont plus capables de conserver leur hégémonie mondiale mais s'efforcent de la maintenir au détriment d’eux-mêmes. Analyse du docteur en sciences politiques Timofeï Bordatchov.

L’une des histoires d’un recueil de contes mondialement connu, Les Contes de l’oncle Rémus de l’écrivain américain Joel Chandler Harris, commence par un épisode où le principal protagoniste, Frère Renard, laisse au bord de la route un petit bonhomme noir fait d’un mélange de goudron et de térébenthine pour son adversaire, Frère Lapin. En passant par là, Frère Lapin salue d’abord le bonhomme, ne comprenant pas que c’est un mannequin, puis perd son sang-froid et le frappe. Frère Lapin reste collé à lui, ce qui est tout à fait naturel, mais il continue à le frapper encore plus furieusement. Et plus il le frappe, plus il reste collé à lui, et se retrouve ainsi sans défense.

Les États-Unis donnent actuellement l’impression de se comporter ainsi dans leur volonté de garder leur place particulière dans les affaires mondiales, ce qu’on appelle en langage courant « l’hégémonie ». Il est assez évident qu’en « collant » à leur position unique en politique internationale, les États-Unis cherchent tout à la fois à se libérer du fardeau que cette position exige de plus en plus. Mais ils n’ont pour l’instant trouvé aucun autre moyen d’y parvenir que d’insister sur leur propre supériorité, ce qui les oblige à s’accrocher encore plus à ce dont ils auraient en réalité dû se débarrasser depuis longtemps.

En conséquence, nous voyons que leurs tentatives de se sortir d’entreprises peu rentables entraînent un enlisement toujours plus profond dans celles-ci — et dans d’autres projets encore plus risqués. Et plus les États-Unis s’efforcent de frapper le « bonhomme » de leur hégémonie mondiale, plus cela les oblige à se lancer dans des entreprises coûteuses pour leurs finances et leur réputation. Le dernier exemple frappant est l’attaque non provoquée des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, dont Washington souhaite se dégager, sans y être encore parvenu.

Au cours de leur combat contre ce « bonhomme de goudron », les États-Unis causent des dommages considérables non seulement à leurs concurrents évidents — la Russie et la Chine —, mais aussi à tout l’ordre international, au sein duquel se trouvent le système de l’ONU et les autres institutions créées après la Seconde Guerre mondiale.

La Russie, la Chine et d’autres pays du monde, pour leur part, éprouvent des sentiments mitigés à propos de ce qui se passe. Aucun d’entre eux n’est intéressé par un véritable effondrement de la présence américaine dans le monde, et encore moins par la chute de l’État américain. Après tout, au cours du siècle dernier, les États-Unis sont devenus un acteur majeur du développement mondial et du grand jeu diplomatique, et personne ne souhaite y semer le chaos.

Parallèlement, il est évident pour tous que la lutte pour l’hégémonie ne fait qu’affaiblir les États-Unis, et qu’il est impossible d’inverser ce processus. Si l’Amérique a entrepris de réorganiser sa présence dans le monde, c’est parce qu’elle n’est tout simplement plus en mesure de soutenir le modèle de participation qui s’est développé au cours de la seconde moitié du siècle dernier. Les États-Unis n’ont plus les ressources nécessaires pour cela, et le modèle économique actuel ne montre aucun signe d’une capacité de transformation suffisante pour revitaliser l’économie américaine et la ramener à l’« âge d’or » de son leadership mondial. Il est évident que les tentatives visant à y parvenir en recourant aux possibilités des technologies modernes ne constituent qu’une recherche de formes intermédiaires permettant de ne rien changer sur le fond.

En fin de compte, la Russie, la Chine et bien d’autres pays regardent avec satisfaction la lutte que mène l’Amérique contre elle-même et s’attendent à un affaiblissement à venir des positions américaines, permettant d’entamer un dialogue sur un pied d’égalité et d’envisager la mise en place d’un ordre mondial vraiment plus juste.

C’est la Chine qui exprime le plus clairement cette position, alors qu’elle se trouve dans une situation quelque peu plus avantageuse que la Russie. Premièrement, étant toujours étroitement liés à la Chine sur le plan économique, les Américains ne sont pas pressés d’entreprendre des actions véritablement hostiles à son égard. D’autant plus qu’en Asie de l’Est, il n’y a pas de « problème européen » : les États-Unis n’y ont pas d’alliés qui chercheraient à aggraver la situation pour servir leurs propres intérêts égoïstes. Deuxièmement, le gouvernement chinois s’est déjà habitué à vivre dans un contexte de présence permanente de forces américaines importantes à proximité de ses frontières. L’absence de contrôle direct sur Taïwan n’est pas considérée aujourd’hui à Pékin comme un problème fondamental, car sur le plan militaire, la Chine est convaincue de sa propre capacité à mener rapidement les missions nécessaires.

En conséquence, la stratégie chinoise dans ses relations avec les États-Unis consiste à se montrer modérée, à observer comment les Américains dépensent leurs ressources décroissantes et à remporter une victoire de fait, sans même entrer en guerre. Ce concept est formulé le plus clairement dans le cadre de l’idée des « intérêts fondamentaux », impliquant que Pékin ne réagira sérieusement qu’aux crises survenant dans son environnement immédiat. Parfois, une telle retenue donne lieu à des critiques de la part des observateurs, mais cela ne préoccupe pas particulièrement les autorités chinoises pour l’instant.

Or, une telle stratégie à long terme comporte également des risques. Le plus grave d’entre eux pour la Chine réside dans la probabilité sans cesse croissante de voir apparaître à ses frontières deux nouvelles puissances nucléaires : le Japon et la Corée du Sud. D’ores et déjà, on constate des signes indiquant que, dans le cas où les positions américaines s’affaibliraient davantage, ces deux puissances s’efforceront sérieusement de se prémunir contre un éventuel diktat chinois par le biais de la dissuasion nucléaire. Si cela devait se concrétiser, le problème dépasserait de loin, par son ampleur, celui de Taïwan.

Par ailleurs, la Chine subit visiblement les inconvénients des dommages que les actions chaotiques des États-Unis infligent à l’économie mondiale. Il faut tenir compte du fait que la stabilité interne de la République populaire de Chine repose sur l’amélioration constante du niveau de vie de la population, et que cette puissance commerciale et industrielle assure cela grâce à ses relations économiques extérieures. Ainsi, plus les États-Unis déstabiliseront l’économie mondiale, plus les coûts directs ou indirects seront élevés pour la Chine.

Pour la Russie également, la ligne politique des États-Unis comporte aussi bien des avantages stratégiques que des menaces. Principalement parce que l’affaiblissement effectif du contrôle américain sur l’Europe pourrait pousser ses élites vers une confrontation dangereuse avec Moscou. Nous constatons déjà en Europe des signes d’une militarisation importante ainsi que le développement méthodique d’une hystérie antirusse.

Et on ne peut pas exclure qu’un affaiblissement encore plus important de l’influence des États-Unis sur leurs alliés européens ne déclenche la forme la plus dangereuse d’escalade des tensions sur la scène européenne. D’autant plus que les Américains affirment déjà qu’ils n’ont pas l’intention d’assumer la responsabilité de la sécurité de leurs alliés, traditionnellement imprudents. De même, les conséquences de la pression exercée par les États-Unis sur l’économie mondiale, sans compter les nombreuses « sanctions » contre la Russie, sont extrêmement négatives pour l’économie russe, même si elles ne le sont pas autant qu’on l’avait initialement prévu à Washington.

En d’autres termes, le jeu que doivent mener les deux autres grandes puissances dans le contexte du combat des États-Unis contre le « bonhomme de goudron » est tout aussi justifié que risqué pour elles-mêmes. Et cela est la conséquence inévitable de l’omniprésence américaine dans les affaires mondiales. Beaucoup de temps et une patience diplomatique hors du commun seront nécessaires pour remédier à cet état de fait.

Ce texte avait été initialement publié dans la revue La Russie dans les affaires mondiales et traduit par l'équipe de RT

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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