Le manifeste publié par le PDG de Palantir est aussi effrayant que révélateur : le géant de la surveillance ne cache même plus ses projets maléfiques pour l’humanité. Analyse de l'historien allemand Tarik Cyril Amar.
Une fois les nazis vaincus, beaucoup de personnes ont commencé à s’interroger. Manifestement, la seule chose qui déconcertait tout observateur raisonnable était l’énormité de leurs crimes accomplis en seulement 12 ans, et de surcroît avec une volonté et une ambition frénétiques et vraiment entreprenantes. Guerre mondiale ? Oui. Génocides ? Oui. Mauvaise coupe de cheveux ? Oui.
Mais il y avait une autre énigme. Comment ce visionnaire en chef, égaré dans son propre ego, ce philosophe amateur (avec un penchant pour le côté sinistre allemand) et ce soi-disant génie au mental manifestement moins que stable a-t-il pu convaincre toute une cohorte de gens apparemment instruite de le suivre ? Et pas seulement de le suivre, mais de le faire jusqu’à la fin la plus amère.
Cette question était d’autant plus troublante qu’Adolf Hitler n’avait pas hésité à afficher sa folie et ses intentions extrêmement mauvaises, bien avant que les élites conservatrices ne lui donnent le pouvoir en 1933. L’œuvre d'Hitler en deux volumes, le manifeste du fascisme allemand (alias nazisme), Mein Kampf, a été publié en 1925, s’est vendu à plus de 12 millions d’exemplaires et a été traduit dans plus d’une dizaine de langues.
Ceux qui étaient prêts à affronter son narcissisme « moi, moi, moi et l’HISTOIRE », ses divagations absurdes et décousues sur les aspects supérieurs et inférieurs de l’humanité et ses fanfaronnades des « chemises brunes » ne pouvaient pas dire que le futur dirigeant avait caché ses intentions quant à l’avenir de l’Allemagne et, en réalité, du monde entier.
En effet, le manifeste d’Hitler aurait pu servir d’avertissement avec toutes les sirènes hurlantes, les feux rouges clignotant partout et l’appel à préparer les camisoles de force sans tarder. Les principaux éléments du mal à venir de l’Allemagne nazie y figuraient tous, exposés de manière générale mais avec une honnêteté stupéfiante : la construction d’un empire avec une brutalité industrielle, l’extermination ou au moins l’esclavage pour ceux considérés comme inférieurs et superflus, et enfin, la primauté éternelle d’une nation dominante, à atteindre et à maintenir par tous les moyens ; car cette nation — dans le cas d'Hitler, l’Allemagne — était définie comme supérieure à toutes les autres et appelée à diriger le monde, pour toujours.
C’est l’une de ces ironies amères de l’Histoire qu’Alex Karp, PDG de la très particulière entreprise Palantir, qui évoque régulièrement ses origines juives et ce qu’il aurait pu subir sous les nazis, ait récemment publié un manifeste, qui devrait également nous servir d’avertissement. Un résumé de son long essai La République technologique [‘The Technological Republic’] (rédigé conjointement avec Nicholas Zamiska), condensé dans son message en 22 points publié sur X, a suscité une vive polémique.
Cas Mudde, expert reconnu de l’extrême droite, a qualifié ce texte de « pur technofascisme ! » (avec un point d’exclamation dans l’original). Yanis Varoufakis estime que « si le Mal pouvait publier des tweets, c’est ce qu’il écrirait ! » (avec un autre point d’exclamation). Mudde a également appelé à la cessation totale de toute coopération avec Palantir de la part des entreprises et des agences gouvernementales européennes. Même Eliot Higgins, fondateur de Bellingcat, outil de reconstitution de la Guerre froide et front occidental de la guerre de l’information, s’est laissé aller à une légère ironie. Quelle audace ! (Le point d’exclamation est de moi.)
Ce ne sont pas des réactions excessives. Le Manifeste Palantir d’Alex Karp reflète de manière étonnamment ouverte une vision de l’avenir de l’humanité issue d’un esprit très malade. Il plaide, en substance, pour une course aux armements illimitée dans le domaine de l’IA, pour le retour du militarisme allemand et japonais, pour un racisme masqué en réalisme face au retard culturel (ce qui se trouve être une démarche digne du « Kulturträger » nazi, dont Karp aurait dû entendre parler pendant ses années en Allemagne), et, enfin et surtout, pour dédouaner de toute responsabilité nos brillants milliardaires et les nouvelles élites en général lorsqu’ils détruisent tout. Quel altruisme.
C’est douloureusement et criminellement mal écrit, dans un style qui combine le kitsch du Crépuscule des Dieux, façon pseudo-Oswald Spengler (« La décadence d’une culture ou d’une civilisation, et de fait de sa classe dirigeante, ne sera pardonnée que si cette culture est capable d’offrir la croissance économique et la sécurité au public. ») avec l’inanité pure non-sequitur (Encore une fois, pourquoi ne pas avoir la croissance économique et la sécurité sans toute cette « décadence de la classe dirigeante » ?).
Il y a des passages qui se lisent comme celui du jeune Jordan Peterson, à l’âge de 15 ans et abusant de Coca Light, essayant d’être profond, vraiment profond pour la première fois : « Ceux qui se tournent vers l’arène politique pour nourrir leur âme et leur sens de l’identité, qui comptent trop lourdement sur le fait que leur vie intérieure trouve son expression chez des personnes qu’ils ne rencontreront peut-être jamais, s’en trouveront déçus » et « notre société est devenue trop pressée de précipiter la mort de ses ennemis, et s’en réjouit souvent. La défaite d’un adversaire est un moment de pause, pas de réjouissance. »
Après la manœuvre inimitable de l’idiot en chef de l’armée américaine, le Don Tzu d’Ormuz, Alex et ses amis de Palantir nous livrent leur Yi King de l’ère technologique. Quelle chance pour nous : avec déjà tant d’hégémonie américaine, voilà que nous avons droit aussi au « méta » de la Silicon Valley !
Pourtant, aussi grotesque que soit le manifeste de Karp, il s’agit, bien sûr, d’une affaire sérieuse. Après tout, nous vivons dans un monde où Palantir a déjà accumulé beaucoup trop de pouvoir. Fondée comme une branche de la CIA après les attaques terroristes du 11 septembre 2001, et soutenue par ce très normal « transhumaniste » obsédé par l’Antéchrist qu’est Peter Thiel, Palantir est devenue un monstre sanguinaire. C’est une entreprise qui combine, dans un pur style fasciste, les logiques d’efficacité et d’extermination à travers ses outils logiciels, tels que Gotham, Foundry ou Maven, tout en espionnant massivement tout ce qui est à sa portée, et en s’intégrant systématiquement dans les affaires internationales pour y devenir, ou y paraître indispensable.
Palantir, nommée d’après les pierres magiques omniscientes, utilisées par les méchants du Seigneur des anneaux de Tolkien (là encore : ne dites pas qu’on ne vous avait pas prévenus), a déjà causé tellement de mal qu’un bref échantillon du pire du pire suffira : l’entreprise a officiellement nié être impliquée dans l’utilisation de l’IA par le gouvernement génocidaire d’Israël pour assassiner en masse et plus rapidement des Palestiniens. Curieusement, Alex Karp a cependant admis ce fait en public avec un sourire narquois. Quant au déploiement du logiciel de ciblage de Palantir dans la guerre d’agression américano-israélienne contre l’Iran, l’entreprise ne prend même pas la peine de le nier.
Mais Palantir ne se repose jamais. Alors qu’elle est profondément et fièrement impliquée dans des massacres génocidaires et des guerres impérialistes, elle persiste également à subvertir les sociétés en temps de paix. Au Royaume-Uni, par exemple, une vague de protestations s’est élevée face à l’inconscience du gouvernement qui a cédé des pouvoirs de police et des données extrêmement sensibles (par exemple, dans les domaines de la finance et de la santé) à cette succursale américaine de la CIA devenue incontrôlable. En Allemagne, les systèmes de Palantir sont utilisés pour le maintien de l’ordre dans au moins trois Länder : la Hesse, la Rhénanie-du-Nord-Westphalie et la Bavière. Aux États-Unis, bien sûr, Palantir a déjà si profondément envahi l’État qu’elle ne se contente pas de l’aider à mener ses guerres criminelles à l’étranger, mais terrorise encore les migrants, ainsi que certains non-migrants, sur son propre sol.
En effet, Palantir est si maléfique que même ses propres employés commencent à se demander s’ils ne seraient pas, au fond, les méchants de l’histoire. Indice : oui, vous l’êtes.
Pour le reste d’entre nous, c’est-à-dire la quasi-totalité des habitants de cette planète affligée par la Silicon Valley : il est temps de les croire lorsqu’ils nous disent en face qu’ils viennent s’occuper de nous. Palantir est un danger grave et imminent. Son dirigeant est un maniaque extrêmement dangereux. Sa mission est la subversion, la surveillance et la violence. Et son seul talon d’Achille pourrait bien être cette vieille némésis des malfaisants : l’orgueil. Le genre d’orgueil qui vous pousse à annoncer vos horribles objectifs dans un manifeste que l’on devrait appeler le Mein AI d’Alex Karp.
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