Karine Bechet, docteur en droit public (France), présidente de l'association Comitas Gentium France-Russie, animatrice du site Russie Politics.

«Coup d’État» contre Poutine : la nouvelle guerre psychologique de l'Occident

«Coup d’État» contre Poutine : la nouvelle guerre psychologique de l'Occident Source: Sputnik
Vladimir Poutine [photo d'illustration]
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Les rumeurs relayées autour d’un prétendu coup d’État militaire contre Vladimir Poutine s’inscrivent dans une opération de guerre mentale menée par les services spéciaux atlantistes contre la Russie. Pour Karine Bechet, si les résultats attendus restent très limités, ces opérations ne doivent pas pour autant être sous-estimées.

La propagande de guerre est une pratique habituelle en cas de conflit entre les parties. Les dirigeants des pays occidentaux et les médias affiliés diffusent en ce sens un discours politico-médiatique faisant de la Russie l’ennemi, un ennemi à la fois suffisamment terrible pour justifier leur politique agressive, mais aussi, paradoxalement, suffisamment faible pour pouvoir être vaincu.

Rien de nouveau ici : toutes les guerres ont été accompagnées par cette propagande. Pourtant, ce qui a été lancé début mai est d’un autre ordre. Il s’agit d’une véritable opération de guerre mentale.

Les services spéciaux européens, sans que les médias ne précisent concrètement de quel pays il s’agit, ont pondu un rapport émettant la possibilité d’un coup d’État militaire en Russie, à la suite de l’isolement présupposé du président Vladimir Poutine.

Ce « rapport » a fuité dans les médias au moment où deux informations étaient largement reprises : la baisse relative de la cote de popularité de Poutine, qui reste quand même à 71 % (ce qui fait pâlir d’envie les dirigeants occidentaux), et la baisse du PIB de 0,3 % au premier trimestre 2026, bien qu’il ait augmenté de 1,8 % en mars.

Ces deux éléments, largement relayés dans les médias occidentaux, sont sortis de leur contexte et présentés comme les prémices d’une crise économique et politique en Russie. Cela fait longtemps que l’on entend ce discours. On se souviendra des déclarations de l’ancien ministre français de l’Économie annonçant fièrement qu’avec les sanctions européennes, il allait mettre l’économie russe à genoux. Il est depuis parti la tête basse, à la suite de la crise sociale et économique en France.

Dans ce contexte, le rapport sorti par CNN et le Financial Times, puis repris docilement par les médias occidentaux et d’opposition russes, affirme que les dispositifs de sécurité autour du président russe seraient renforcés, qu’il serait principalement confiné dans des bunkers souterrains, loin du peuple, détaché des affaires civiles et préoccupé uniquement par la guerre, isolé depuis la pandémie de Covid, avec des problèmes de santé. Bref, un vent de paranoïa soufflerait sur le Kremlin et les militaires en seraient à l’origine, les « purges » dans les hauts rangs de l’armée pour corruption étant présentées comme preuve.

En effet, quelle idée de lutter contre la corruption ? Epstein vous aurait expliqué à quel point la corruption est utile pour manipuler des élites.

Et les médias ressortent la figure de l’ancien ministre de la Défense, Choïgou, qui a occupé ce poste pendant une douzaine d’années, comme prétendant supposé à ce coup d’État lui-même supposé.

Beaucoup de suppositions, à tel point que cela ressemble à une belle construction volontaire, dosée et parfaitement ciblée. Autrement dit : professionnelle. Mettez un peu de vérité au milieu de beaucoup de mensonges et vous augmenterez significativement sa crédibilité, donc sa capacité à produire des effets dans le réel.

Dans cette opération, deux publics sont visés. Le premier est le public occidental, pour lequel on remet au goût du jour les fantasmagories concernant Ivan le Terrible. La Russie ne serait, ainsi, pas sortie du Moyen Âge, Amen ! Le complexe de supériorité occidental se porte à merveille, mais tant que ça marche...

Le second public visé est russe. Ces publications ont été reprises dans les médias d’opposition et touchent principalement cette frange de la population. Or, cette frange est dite « libérale », dans le sens globaliste. Et ici on observe une dissonance : le scénario avancé est celui d’un coup d’État « militaire », donc par nature « anti-globaliste ». C’est un scénario qui ne peut convaincre ce public. 

Le troisième public visé est celui des Russes patriotes, fatigués de la politique monétariste de la Banque centrale russe, des allégations perpétuelles sur les négociations, de la retenue politique de l’armée, etc. Mais ce public ne pourra soutenir un mouvement visant à renverser Vladimir Poutine, puisqu’il incarne pour eux la figure du Chef.

Donc, les chances de cette opération de guerre mentale de mettre en place les conditions nécessaires pour obtenir le but recherché, à savoir un renversement du président russe, sont plus que minces. 

Mais comme l’a souvent répété Vladimir Poutine : la Russie ne peut être vaincue que de l’intérieur. Et cela a été intégré dans la stratégie atlantiste. C’est justement sous cet angle qu’il convient d’analyser cette opération.

La communication occidentale et les services spéciaux ciblent principalement la personnalité de Vladimir Poutine, car le système de gouvernance russe est hautement personnalisé. L’importante popularité du président est l’élément de force de ce modèle. Mais la non moins importante personnification du pouvoir en constitue également l’angle faible. Et tout rapport affectif au pouvoir peut être retourné : les peuples brûlent avec autant de passion leurs idoles qu’ils leur construisaient des autels peu auparavant.

Les services occidentaux jouent sur ce tableau. Il s’agit de rompre l’équilibre entre les élites pour donner finalement l’avantage aux leurs et de rompre le lien de confiance avec la population.

Tant que le soutien populaire reste réel, le système tiendra. Mais un nombre croissant de décisions impopulaires sont adoptées, qu’il s’agisse de l’étrange ligne politique dans le conflit entre Telegram et Max, sur fond de culte numérique désormais sans limites, du refus persistant de considérer les États-Unis comme partie prenante — et même principale — au conflit en Ukraine, du culte des négociations et de la répétition des « gestes de bonne volonté », de l’impression d’une retenue politique de l’armée sur le front ukrainien, des taux élevés de la Banque centrale russe ou encore de la difficulté à véritablement sortir du Processus de Bologne dans l’enseignement. Etc.

Tout cela semble anachronique dans le contexte actuel et peut justement entamer le lien de confiance qui fonde le modèle russe.

D’un côté, les élites dirigeantes russes restent encore enfermées dans un paradigme néolibéral qui porte pourtant le modèle de gouvernance globale et qui, in fine, les affaiblit. D’un autre côté, l’ouverture d’un front militaire en Ukraine contre la Russie a ontologiquement modifié la donne. Si, auparavant, le rôle principal du chef de l’État était d’assurer la coexistence pacifique d’élites au positionnement idéologique contradictoire — étatistes contre globalistes —, l’enjeu actuel est désormais celui de la soumission des élites globalistes aux étatistes.

La stabilité de la Russie passe par là. Et la victoire ne peut être acquise autrement.

Les services étrangers l’ont, étrangement, compris. Comme ils ont parfaitement compris les attentes d’une partie de la population en faveur d’une ligne plus ferme. Ils jouent donc sur l’absence de consolidation des élites, mais en surestimant les possibilités de cette fraction qui reste globaliste. Ce n’est pas nouveau : ils ont déjà essayé avec de nombreuses figures, telles que Khodorkovsky, Navalny, Sobtchak et d’autres. Aucun de ces projets n’a fonctionné, car il s’agissait de figures dites « libérales » — en réalité globalistes.

Ils ont donc, cette fois, misé sur un « silovik », sur un représentant du clan des étatistes. Même si celui-ci n’en est même pas au courant...

En tout cas, ils lancent un message et ouvrent un « concours » afin que des personnalités intéressées puissent se faire connaître. Il ne faut jamais sous-estimer les ambitions personnelles des politiciens.

Au pouvoir en Russie d’en tirer les conséquences quant à la reconsolidation des élites. À la quatrième année d’un conflit qui s’inscrit dans le temps long — à l’image de la guerre de Trente Ans, par exemple —, le moment semble venu.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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