À force d’accroître ses dépenses militaires, l’OTAN finira, selon Scott Ritter, par se détruire de l'intérieur, économiquement et politiquement. La Russie n’aura alors qu’à laisser l’Alliance se consumer dans sa propre course au réarmement. Une analyse de l’ancien officier de renseignement du Corps des Marines américain.
À l’occasion du sommet de l’OTAN à Ankara, l’organisation a publié un rapport intitulé « Dépenses de défense des pays de l’OTAN (2014-2026) ».
À première vue, ce rapport montre une augmentation spectaculaire des dépenses de défense de plusieurs membres de l’OTAN au cours de la dernière décennie. La Lituanie arrive en tête, avec une hausse d’environ 777 %. Au total, en cherchant à respecter le seuil de 2 % du PIB consacré aux dépenses de défense, fixé par les États-Unis il y a une dizaine d’années, les membres de l’OTAN ont augmenté de 1 364 milliards de dollars les investissements consacrés à leurs forces armées respectives.
C’est une somme énorme.
Deux questions se posent à la lumière de ces données. Premièrement, et avant tout, cette augmentation a-t-elle permis à l’OTAN d’obtenir un avantage qualitatif ou quantitatif sur la Russie ? Deuxièmement, les membres de l’Alliance pourront-ils maintenir ce rythme de croissance de leurs dépenses militaires au cours de la prochaine décennie ?
Il faut bien comprendre que l’OTAN de 2014 n’était, en réalité, qu’une coquille vide en matière de projection effective de puissance militaire. Trop dépendante des États-Unis pour ses besoins essentiels en matière de défense depuis l’effondrement de l’Union soviétique, en 1991, l’Alliance n’était plus que l’ombre d’elle-même, bien loin de l’organisation militaire de pointe qu’elle avait construite au cours des années 1980.
Une décennie de dépenses sans véritable transformation militaire
La réalité est que, malgré l’augmentation considérable des dépenses de défense, le potentiel militaire de l’OTAN n’a pas progressé de manière significative au cours de la dernière décennie.
Cela est devenu évident lorsque l’OTAN a évoqué, ces dernières années, la possibilité de déployer des forces sur le territoire ukrainien dans le cadre d’un éventuel accord de paix, si le conflit russo-ukrainien venait à être réglé par la négociation. Il est alors apparu clairement que l’« E3 » — la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne — ne disposait pas de capacités suffisantes pour projeter durablement une force militaire significative en Ukraine.
C’est toujours le cas aujourd'hui.
La majeure partie des dépenses de défense de l’OTAN a servi à maintenir un système obsolète, déconnecté de la réalité des conflits modernes. Lorsqu’une modernisation a eu lieu, elle s’est limitée à remplacer des équipements anciens, intégrés à un système dépassé et ancré dans la doctrine de la guerre froide, par du matériel plus récent, mais toujours employé selon des tactiques et une théorie opérationnelle mal adaptées au champ de bataille contemporain.
La Bundeswehr, symbole d’une modernisation coûteuse et inefficace
La décision infructueuse de l’Allemagne de créer, en 2022, un fonds spécial de 100 milliards d’euros, soit environ 114 milliards de dollars, afin de redresser une Bundeswehr en déclin illustre parfaitement l’inefficacité de la majeure partie des dépenses militaires de l’OTAN au cours de la dernière décennie. En 2025, ce fonds avait déjà été épuisé, sans que la transformation promise de l’armée allemande se soit matérialisée.
Cent milliards d’euros jetés par la fenêtre, et la Bundeswehr reste délabrée et inadaptée aux exigences de la guerre moderne.
Aucune armée nationale de l’OTAN, y compris celle des États-Unis, n’est en mesure de l’emporter sur un champ de bataille moderne face à un ennemi de l’envergure de la Russie. L’Ukraine dispose aujourd’hui de l’armée non russe la plus aguerrie d’Europe, et ses forces sont pourtant saignées à blanc dans une guerre d’usure à laquelle les armées de l’OTAN ne pourraient jamais survivre.
En bref, les 1 364 milliards de dollars supplémentaires consacrés par l’OTAN à ses dépenses militaires depuis 2014 n’ont permis à l’Alliance que de faire du surplace. Sa mission consiste pourtant à construire et à maintenir des forces modernes capables d’affronter un adversaire moderne, tel que la Russie.
À cet égard, l’OTAN a échoué.
La question est désormais de savoir si l’Alliance peut sortir de cette situation simplement en dépensant davantage.
Sur le papier, la réponse est oui, mais elle s’accompagne de nombreuses réserves.
En théorie, tout est possible lorsque l’on est prêt à consacrer suffisamment d’argent à un problème. Mais les difficultés de l’OTAN sont systémiques et dépendent également d’événements qui échappent à son contrôle.
L’Alliance s’est retrouvée engagée dans une guerre par procuration contre la Russie, qui l’oblige à détourner de précieuses ressources financières et matérielles vers l’Ukraine. Celle-ci est devenue une gigantesque fournaise consumant tout ce qu’on y jette, sans modifier favorablement le rapport de force face à Moscou.
L’industrie et les finances européennes au bord de leurs limites
Mais l’argent ne pousse pas sur les arbres. À terme, l’appétit de guerre de l’OTAN dépassera de loin la capacité de ses États membres à payer la facture. Les capacités de l’industrie militaire font défaut à tous les niveaux, et le coût nécessaire pour combler ces lacunes est prohibitif.
Il en va de même des programmes d’expansion militaire massive envisagés par certains pays, comme l’Allemagne, qui cherche à tripler la taille de ses forces armées d’ici à 2029.
Même si les fonds nécessaires étaient disponibles, l’opinion publique n’est pas disposée à soutenir durablement une telle infrastructure militaire élargie. Plus l’Allemagne — et, par extension, l’Europe occidentale — investit dans la défense, plus la société se détourne de cette politique, ce qui crée des problèmes politiques endogènes pour les dirigeants qui souhaitent une augmentation massive des dépenses militaires.
Quand le réarmement menace la survie même de l’Alliance
En bref, à force de dépenses, l’OTAN se dirige vers sa propre disparition.
La Russie ne peut évidemment pas rester les bras croisés face à l’augmentation des budgets militaires de l’Alliance, d’autant que ces hausses s’accompagnent de déclarations toujours plus belliqueuses sur la possibilité d’une guerre entre la Russie et l’OTAN dans les années à venir.
Il n’en reste pas moins que cette course aux dépenses constitue un problème qui s’autoalimente. En d’autres termes, la volonté de maintenir leur croissance au rythme actuel conduira très probablement à l’effondrement politique des dirigeants et des partis qui défendent ces politiques, tout en aggravant les déséquilibres économiques de leurs pays.
Tout ce que la Russie doit réellement faire, c’est entretenir le feu ukrainien. L’OTAN se consumera alors d’elle-même.
Scott Ritter est un ancien officier de renseignement du Corps des Marines américain et l’auteur du livre « Le désarmement au temps de la Perestroïka : le contrôle des armements et la fin de l’Union soviétique ». Il a servi en Union soviétique comme inspecteur chargé de la mise en œuvre du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, au sein de l’état-major du général Norman Schwarzkopf pendant la guerre du Golfe puis, de 1991 à 1998, comme inspecteur en désarmement des Nations unies.
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