Iran : jusqu’où Washington peut-il pousser l’escalade sans embraser le Moyen-Orient ?

Iran : jusqu’où Washington peut-il pousser l’escalade sans embraser le Moyen-Orient ? Source: Gettyimages.ru
Manifestation anti-américaine en Iran
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En frappant à nouveau des objectifs militaires iraniens, Washington veut démontrer qu’il conserve l’initiative face à Téhéran. À mesure que la pression augmente, la question n’est plus de savoir si Washington peut frapper davantage, mais jusqu’où il peut aller sans provoquer l’embrasement qu’il dit vouloir éviter. Analyse de Rodrigue Nana Ngassam.

Le 1er septembre, les forces américaines ont lancé une nouvelle vague de frappes contre des cibles des Gardiens de la révolution : défenses antiaériennes, radars, installations maritimes, capacités de mouillage de mines et sites de communication. Téhéran a répliqué par des missiles et des drones contre plusieurs installations militaires américaines dans la région. La confrontation est entrée dans une phase où chaque démonstration de force peut créer les conditions de la suivante.

Washington poursuit une logique de coercition : rendre le coût de la résistance suffisamment élevé pour contraindre l’Iran à négocier. Sur le plan militaire, le déséquilibre des forces est manifeste.

Les États-Unis peuvent détruire des infrastructures, neutraliser des radars, réduire des capacités navales ou frapper profondément le territoire iranien. Mais gagner le rapport de force militaire ne signifie pas gagner la confrontation stratégique.

L’Iran n’a pas besoin de vaincre les États-Unis pour rendre la guerre politiquement et économiquement coûteuse. Il lui suffit de conserver une capacité de nuisance : missiles, drones, mines, pression sur les voies maritimes, menaces contre les infrastructures énergétiques ou les bases américaines. C’est toute la différence entre supériorité militaire et maîtrise de l’escalade. La première appartient clairement à Washington. La seconde reste beaucoup plus incertaine.

Ormuz, le multiplicateur de puissance iranien

Le détroit d’Ormuz concentre cette contradiction. Avant le conflit, près d’un cinquième des flux mondiaux de pétrole y transitait. Les tensions ont profondément perturbé la navigation, tandis que les exportations pétrolières iraniennes se sont effondrées sous l’effet du blocus américain.

À première vue, l’efficacité de la pression paraît évidente. Mais elle comporte un paradoxe : plus Washington étouffe les exportations iraniennes, plus Téhéran est tenté d’utiliser Ormuz comme levier de représailles. Quelques attaques, mines ou menaces peuvent suffire à augmenter les primes d’assurance, ralentir le trafic, renchérir les coûts de transport et faire monter les prix de l’énergie.

Les États-Unis peuvent contrôler militairement une partie de cet espace maritime ; ils ne peuvent garantir à eux seuls la confiance des armateurs, des assureurs et des marchés. Une crise à Ormuz ne reste jamais confinée au Golfe : elle se transmet aux économies importatrices, nourrit l’inflation et affecte directement les partenaires de Washington.

Cette vulnérabilité explique aussi la prudence des monarchies du Golfe. Elles peuvent partager les inquiétudes américaines face au programme nucléaire iranien, à ses missiles ou à ses réseaux régionaux ; elles ne souhaitent pas pour autant devenir le champ de bataille d’une confrontation permanente. Leur géographie leur interdit le luxe de la distance. Les États-Unis peuvent augmenter ou réduire leur présence militaire. Les États du Golfe, eux, resteront voisins de l’Iran.

La bombe ne remplacera jamais l’inspecteur

La question nucléaire constitue l’autre angle mort de la stratégie militaire. Les frappes peuvent retarder un programme, détruire des équipements ou rendre certaines installations inutilisables. Elles ne remplacent ni la vérification internationale ni l’inspection. Avant cette nouvelle phase de guerre, l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) avait déjà établi que l'Iran disposait d'un stock important d'uranium enrichi jusqu'à 60 %. Le conflit complique davantage encore le suivi de ces matières et l’accès aux sites.

C’est ici que la logique de la force rencontre sa principale contradiction : une bombe peut détruire une centrifugeuse ; elle ne peut pas remplacer un inspecteur. Si l’objectif est d’empêcher durablement l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire, la seule destruction des installations ne suffit pas. Elle peut même renforcer, à Téhéran, l’argument selon lequel seule une capacité de dissuasion ultime garantirait la survie des autorités iraniennes.

Le deuxième risque est celui d’une guerre sans objectif final clairement défini. Empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire, protéger les bases américaines, garantir la navigation, sécuriser les monarchies du Golfe, réduire les capacités des Gardiens de la révolution, affaiblir les réseaux régionaux de Téhéran, étrangler son économie : chacune de ces ambitions peut être comprise séparément. Leur accumulation transforme cependant une stratégie de pression en confrontation potentiellement indéfinie.

C’est le piège classique de l’élargissement des objectifs de guerre. Chaque succès tactique crée une nouvelle condition à satisfaire avant de pouvoir déclarer la mission achevée. L’Iran, lui, dispose d’un avantage asymétrique : il n’a pas besoin d’obtenir une victoire spectaculaire. Survivre peut lui suffire. Tant que l’État iranien demeure debout, conserve des capacités de représailles et refuse les conditions qui lui sont imposées, Téhéran peut transformer sa seule résistance en argument politique.

Jusqu’où pousser un adversaire que l’on veut contraindre ?

La question fondamentale devient alors : jusqu’où faut-il pousser un adversaire sans l’amener à considérer qu’il n’a plus rien à perdre ? Pousser Téhéran suffisamment loin pour l’obliger à négocier relève de la coercition. Le pousser jusqu’au point où ses dirigeants pensent que leur survie est en jeu relève d’une forme de roulette géopolitique.

Une attaque massive contre les infrastructures énergétiques iraniennes pourrait entraîner des représailles contre celles du Golfe. Une tentative ouverte de changement de gouvernement pourrait libérer tous les leviers régionaux encore disponibles à Téhéran. Une nouvelle campagne contre les installations nucléaires pourrait renforcer ceux qui défendent l’idée que la dissuasion nucléaire est devenue indispensable.

À chaque palier supplémentaire, le nombre d’acteurs susceptibles d’être entraînés augmente : Israël, monarchies du Golfe, milices régionales, puissances extérieures, marchés énergétiques. L’escalade cesse alors d’être un duel entre Washington et Téhéran pour devenir un risque systémique pour tout le Moyen-Orient.

Transformer la puissance en résultat politique

La question n’est pas de savoir si Washington doit renoncer à toute pression sur l’Iran. La liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz, la sécurité des États du Golfe et le contrôle du programme nucléaire iranien restent des enjeux majeurs. Mais la coercition n’a de sens que si elle ouvre une issue politique.

Les États-Unis disposent aujourd’hui d’un rapport de force qu’ils peuvent chercher à convertir en négociation : sécurisation d’Ormuz, reprise des inspections de l’AIEA, encadrement vérifiable de l’enrichissement et levée progressive de certaines mesures économiques en échange d’engagements contrôlables.

Ce ne serait pas une capitulation américaine, mais le rappel d’une règle élémentaire de stratégie : la force est un instrument de la politique, non son substitut. L’histoire récente du Moyen-Orient a suffisamment montré qu’une opération militairement maîtrisée peut produire des conséquences politiques incontrôlables.

Washington peut encore frapper l’Iran plus durement. Mais aucune supériorité technologique ne permet de maîtriser entièrement la réaction de l’adversaire, celle de ses partenaires ou les effets économiques et géopolitiques d’un conflit prolongé.

La vraie puissance ne consiste donc plus à démontrer que les États-Unis peuvent frapper, mais à savoir quand s’arrêter pour transformer un avantage militaire en résultat politique. Car au Moyen-Orient, la frontière entre pression et embrasement ne devient souvent visible qu’une fois franchie.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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