L’intelligence artificielle est devenue un terrain majeur d’affrontement entre Washington et Pékin. Pourtant, la visite du président chinois Xi Jinping aux États-Unis en septembre 2026 a montré que les deux puissances restent contraintes de dialoguer sur les risques de l’IA. Analyse de Rodrigue Nana Ngassam.
Réguler ensemble une technologie dont chacun veut prendre la tête : tel est le paradoxe sino-américain. L’intelligence artificielle (IA) n’est plus seulement une industrie. Elle touche à la productivité, au renseignement, aux capacités militaires, à la circulation de l’information et à la souveraineté technologique. Dès lors, demander aux États-Unis et à la Chine d’élaborer de concert les règles de l’IA revient presque à leur demander d’organiser collectivement une compétition dont chacun espère sortir dominant.
La course est d’autant plus intense que l’écart technologique s’est fortement resserré. Selon l’AI Index 2026 de Stanford, les modèles américains et chinois ont plusieurs fois alterné en tête des classements depuis le début de 2025. En mars 2026, sur le classement Arena, l’écart entre le modèle américain et le modèle chinois les mieux classés n’était plus que de 2,7 %. Mais l’asymétrie financière demeure spectaculaire : les investissements privés américains dans l’IA ont atteint 285,9 milliards de dollars en 2025, contre 12,4 milliards en Chine, même si le rapport souligne que ces chiffres sous-estiment probablement le poids des financements publics chinois.
Dans ce contexte, la régulation devient elle-même un instrument de puissance. Le plan américain de juillet 2025 ne cachait pas son objectif : « Gagner la course à l’IA ». Washington veut accélérer l’innovation, développer ses infrastructures et exporter un écosystème complet : semi-conducteurs, modèles, logiciels, applications et standards, afin d’ériger les technologies américaines en référence mondiale. L’enjeu n’est donc pas seulement de produire les meilleurs systèmes, mais de faire adopter ailleurs les architectures techniques et les normes qui les accompagnent.
La Chine déploie une stratégie différente dans le vocabulaire, mais tout aussi géopolitique dans ses effets. Son Global AI Governance Action Plan de juillet 2025 présente l’IA comme un « bien public international », appelle au respect de la souveraineté des États et défend une gouvernance ouverte, inclusive et multilatérale. Pékin a aussi proposé la création d’une organisation mondiale de coopération sur l’IA. Derrière le discours du bien commun se joue donc une bataille d’influence : celui qui contribue à définir les standards, les institutions et les infrastructures de demain pèse sur les conditions d’accès au marché mondial.
La bataille des semi-conducteurs révèle plus brutalement la même contradiction. Washington a multiplié les restrictions sur les composants avancés, les équipements de fabrication et certaines capacités de calcul susceptibles de contribuer au développement de l’IA chinoise. En mars 2025, le département américain du Commerce a inscrit 80 entités sur sa liste de contrôle des exportations, dont plusieurs liées à l’IA avancée, aux supercalculateurs et aux puces à haute performance. Il est difficile de bâtir une gouvernance fondée sur la confiance lorsque l’un des principaux protagonistes cherche simultanément à ralentir l’accès technologique de l’autre.
Et pourtant, la visite d’État du président chinois Xi Jinping aux États-Unis, du 23 au 25 septembre 2026, oblige à nuancer l’idée d’une incompatibilité absolue entre compétition et coopération. Lors de son entretien avec le président américain Donald Trump à la Maison Blanche, Xi a reconnu que, dans l’IA, « il existe une concurrence, mais aussi et surtout des possibilités de coopération ». Il a plaidé pour une technologie qui reste sous contrôle humain et pour une action commune contre ses utilisations abusives. Selon le compte rendu chinois, Donald Trump a répondu que « l’IA touche à l’avenir de l’humanité » et que les deux pays devaient maintenir leur dialogue.
La rencontre n’est pas restée au stade des déclarations. Washington et Pékin ont décidé de créer un dialogue bilatéral consacré aux risques et aux bénéfices de l’IA, ainsi qu’un canal de communication en cas d’incident lié à ces technologies. Une nouvelle séquence de ce dialogue est prévue en novembre 2026. La Maison Blanche a présenté le mécanisme sous l’appellation U.S.-China Super Intelligence Dialogue, tandis que Pékin parle d’un dialogue sino-américain sur l’IA. Le contraste est saisissant : les deux puissances se disputent les puces, les modèles, les marchés et les standards, mais reconnaissent qu’une absence totale de communication ferait courir un risque aux deux camps.
Ce constat n’est pas entièrement nouveau. En novembre 2023, à Bletchley Park, 28 pays, parmi lesquels les États-Unis et la Chine, avaient déjà adopté une déclaration commune reconnaissant les risques spécifiques des systèmes d’IA les plus avancés et la nécessité d’une coopération internationale. Le texte admettait que les approches nationales puissent différer tout en appelant à des évaluations, des tests de sécurité et une recherche scientifique internationale sur les risques des modèles de pointe.
Les Nations unies montrent aussi que le multilatéralisme n’est pas mort. Le 26 août 2025, l’Assemblée générale a adopté sans vote la résolution créant un Groupe scientifique international indépendant sur l’IA et un Dialogue mondial sur la gouvernance de l’IA. Le premier doit produire des évaluations scientifiques fondées sur les données disponibles ; le second doit offrir un espace ouvert et inclusif de discussion sur les enjeux internationaux de l’IA. Le fait que ces mécanismes aient pu être établis par consensus est significatif : la rivalité stratégique n’empêche pas l’existence d’un socle minimal de coopération.
Mais ce socle a des limites. Plus la question se rapproche du cœur de la puissance – semi-conducteurs, modèles de pointe, applications militaires, cybersécurité, infrastructures critiques, données sensibles – plus la possibilité d’un régime commun contraignant diminue. Les deux pays peuvent consentir à parler de sécurité, de détournements criminels ou de contrôle humain ; ils deviennent beaucoup moins enclins à accepter des règles qui pourraient limiter leur avance, imposer une transparence intrusive ou exposer des capacités considérées comme stratégiques.
La véritable conséquence de la rivalité sino-américaine n’est donc probablement pas l’absence de régulation, mais sa fragmentation. Les États-Unis cherchent à diffuser leurs technologies et leurs standards auprès de leurs partenaires ; la Chine promeut ses propres infrastructures et principes de gouvernance ; l’Union européenne tente, pour sa part, de transformer la réglementation en levier d’influence. Le monde pourrait ainsi entrer dans une gouvernance de l’IA à plusieurs vitesses, faite de normes concurrentes mais partiellement interopérables.
Pour les pays en développement, le risque est considérable. Faute de capacités industrielles, de puissance de calcul et d’influence normative comparables, ils pourraient devenir importateurs non seulement de technologies, mais aussi de règles conçues ailleurs. Or l’IA transformera leurs administrations, leurs systèmes éducatifs, leurs marchés du travail et leurs dispositifs de sécurité. La gouvernance mondiale ne peut donc être réduite à un tête-à-tête entre Washington et Pékin : elle doit aussi poser la question de la représentation des pays qui utiliseront massivement ces technologies sans en contrôler les infrastructures fondamentales.
La rivalité entre la Chine et les États-Unis ne rend pas pour autant toute régulation impossible. Elle rend surtout improbable, à court terme, l’émergence d’un grand traité universel, contraignant et intrusif. Ce qui se dessine est une régulation plus pragmatique : dialogues bilatéraux, principes communs, mécanismes d’alerte, standards techniques, évaluations scientifiques et accords sectoriels autour de certains risques.
Le paradoxe de l’IA tient finalement en peu de mots : ceux qui ont le plus besoin de règles communes sont aussi ceux qui ont le plus à perdre, stratégiquement, à limiter leur avance ou à dévoiler leurs capacités. La visite de Xi Jinping à Washington l’a montré avec une netteté particulière : Pékin et Washington peuvent vouloir gagner la course tout en reconnaissant qu’ils ne sauraient se permettre de courir sans garde-fous. La régulation mondiale de l’IA ne naîtra donc probablement pas en dehors de leur rivalité. Elle devra apprendre à se construire à l’intérieur même de celle-ci.
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