Le chef du bureau de VGTRK à New York, Valentin Bogdanov, analyse les fractures internes du mouvement MAGA et l’émergence d’une nouvelle dynamique radicale dans le contexte de la guerre américano-israélienne contre l'Iran.
L’expression courante sur la révolution qui dévore ses enfants, appliquée aux vestiges de ce qu’on peut encore appeler le mouvement MAGA, n’est rien de plus qu’un cliché fade. Les héritiers de la révolution conservatrice, transformée en réaction brutale à l’ère d’« Epic Fury », ne se font pas prier pour se dévorer entre eux.
Le fossé entre ceux pour qui « l’Amérique passe d’abord » — l’Amérique, ici, veut dire les États-Unis et rien d’autre — et ceux pour qui « l’Amérique plus un » passe d’abord, c’est-à-dire l’Amérique plus Israël, a été mis en lumière par un message de la militante d’ultra-droite Laura Loomer. Malgré une audience modeste (environ 2 000 partages et 11 000 mentions “J’aime”, mais il s’agit d’un contenu de niche, destiné aux siens), le texte restera gravé dans le marbre. Autant le citer en entier :
« Gardez à l’esprit : si vous soupçonnez que quelqu’un de votre entourage aux États-Unis travaille pour l’Iran ou tout autre ennemi pendant la guerre, vous pouvez et devez informer le FBI et le département de la Justice (DOJ). C’est ça, “l’Amérique d’abord”. Nous devons rétablir le maccarthysme et commencer à éliminer les traîtres. »
Bref, plus jamais de libertarianisme romantique. Du simple trumpisme. Pour faciliter la tâche des chasseurs de sorcières de la nouvelle ère, Laura Loomer a également publié le même jour un post avec une « liste de conservateurs influents » qui, selon elle, « reçoivent de l’argent de l’Iran, de la Russie et du Qatar ». Les noms ont toutefois été supprimés presque immédiatement. Sauf un seul : Tucker Carlson, dont on s’occupe déjà. L’ancien présentateur de Fox News, qui vit depuis longtemps de ses propres ressources, a déclaré que la CIA préparait une procédure pénale contre lui dans le cadre de la loi sur les agents étrangers.
Carlson estime qu’en raison de sa position ouvertement anti-guerre sur l’Iran (Tucker affirme que Trump est manipulé par le lobby pro-israélien qui l’a poussé à appuyer sur la détente), on lui reprochera ses échanges avec certains représentants de Téhéran à la veille du conflit. Le plus surprenant, c’est que ces événements reprennent quasiment à la lettre la situation de 2021, lorsqu’il tentait d’organiser un entretien avec Vladimir Poutine, mais que ses SMS avaient été interceptés par l’Agence américaine de sécurité.
Joe Kent, récemment interviewé par Carlson, et qui a démissionné de son poste de directeur du Centre de lutte antiterroriste en signe de désaccord avec la guerre contre l’Iran, ne figure pas sur la « liste Loomer », mais il est déjà dans le collimateur. Selon le média Semafor, le FBI a ouvert une enquête contre lui pour suspicion de fuite d’informations classifiées.
Ils seraient probablement allés chercher Charlie Kirk aussi, dont Kent a rappelé la position anti-guerre dans son interview médiatisée, acсordée à Carlson. Mais Kirk a été tué avant.
Sa mort ne pouvait mieux tomber. De quoi nourrir les soupçons.
Le chant du cygne de tout le mouvement MAGA, c’est cette intervention de l’avocat pro-Trump Alan Dershowitz sur la chaîne conservatrice Newsmax, où il a traité Kent de néonazi haïssant les Juifs, d'anti-israélien, et lui a suggéré de retourner sous terre.
Le piquant de l’affaire ? Dershowitz est l’ancien avocat du pédophile Jeffrey Epstein, qu’il avait aidé à obtenir un accord judiciaire très clément. Kent, lui, est un ancien béret vert, décoré six fois de la médaille de l’Étoile de bronze, dont la femme, officier dans la marine américaine, a péri en 2019 lors de sa cinquième mission au Moyen-Orient, tuée par un attentat suicide à Manbij, en Syrie. Elle lui a laissé deux enfants à charge et l’a transformé en opposant farouche aux guerres sans fin, et en partisan de Trump. Bon, ça y est, l’Amérique est de nouveau grande. Et ensuite ?
Comme toute conviction fanatique de sa propre exceptionnalité, le trumpisme version 2.0, qui a définitivement remplacé le MAGA, finira bien sûr par se lasser de lui-même. Mais pour l’instant, avec la guerre iranienne, il ne fait que déployer ses ailes, alors que souffle un vent dévastateur de changement venu du Moyen-Orient.
Les coups de feu tirés à Butler contre Trump ont fini par faire ricochet sur l’Amérique d’une manière étrange. L’expérience traumatisante de l’attentat raté semble avoir libéré une violence primaire, débarrassée du vernis des discours sur la démocratie ou même sur les menaces pesant sur la sécurité nationale. Cette violence est soudain devenue la méthode la plus légitime — sinon la seule — pour trancher les questions les plus complexes.
Le massacre des écolières à Minab, l’élimination des plus hauts responsables religieux, militaires et civils d’un État souverain : « un bon mot et un bon pistolet valent toujours mieux qu’un bon mot seul ». Ce n’est plus simplement l’expression extrême de la politique américaine, c’est désormais la politique américaine tout court. Politique étrangère pour l’instant, mais depuis longtemps en étroite communication avec la politique intérieure.
Dans ces conditions, surtout avec un conflit civil permanent aux États-Unis, la tentation est grande de saisir non pas le Colt, mais directement le Tomahawk. Surtout quand il est à portée de main. Et que la main se sent de plus en plus assurée sur le bouton rouge.
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