Une fracture croissante de la droite américaine transforme la vieille base trumpiste en opposition ouverte, avec Israël comme pierre d'achoppement, estime l'historien allemand Tarik Cyril Amar.
Depuis presque le début du deuxième et dernier mandat de Donald Trump, le mouvement qui l'a porté deux fois au pouvoir se fracture. Les partisans du mouvement MAGA (Make America Great Again) sont divisés. D'un côté, il y a ceux qui persistent à associer le mouvement MAGA à Trump, et de l'autre côté, d'un gouffre qui ne cesse de s'élargir, il y a ceux qui restent fidèles au mouvement MAGA, tout en considérant que c'est Trump qui ne l'est plus. Les « Rebels » accusent Trump d'avoir trahi la cause et veulent protéger MAGA – donc l'Amérique – de Trump.
Il n'existe pas de structure officielle ou de nom au mouvement dissident de MAGA, mais il existe de fait un leader en la personne du très apprécié journaliste et podcasteur Tucker Carlson. C'est en effet chez Tucker, dans ce lieu très américain qu'est le Maine, qu'a été officialisé le schisme MAGA. C'est là que de vraies figures marquantes du mouvement naissant MAGA contre Trump se sont réunies pour hisser l'étendard de la rébellion. Pas au sens propre du terme, mais sous la forme d'un post sur X de l'ancienne parlementaire à la Chambre des représentants Marjorie Taylor Greene, suivie sur la plateforme par 5,4 millions de personnes. Sur la photo, composée avec soin, on pouvait voir une joyeuse équipe de « Rebels » composée de Marjorie Taylor Greene, Joe Kent, ancienne star de l'antiterrorisme sous Trump, le député à la Chambre des représentants Thomas Massie (conservateur de longue date opposant à Trump), et Carlson, assis en bout de table.
Dans les jours qui suivent, Carlson a publié sur son propre réseau social Tucker Carlson Network, qui compte 5,2 millions d'abonnés sur YouTube, un manifeste sous la forme d'une vidéo intitulée « Il est temps de sauver l'Amérique ». En une journée, seulement sur YouTube, la vidéo a été vue par plus d'un million de personnes.
Dans un véritable exercice de rhétorique qui fera date dans l'histoire des podcasts, Carlson a fustigé la situation actuelle de l'Amérique en parlant de décadence finissante et de dégradation extraordinaires, d'une déconnexion des réalités de l'establishment, ainsi que de « paralysie et de pillage ».
Il a également pronostiqué des changements inévitables si les Américains veulent échapper à une « disparition », soit par la guerre nucléaire, soit par une IA incontrôlée. Il a averti que même en évitant cette apocalypse par des mesures politiques prises à temps, le risque d'une grande violence (comprendre une révolution) était grand. Enfin, il a présenté ses propositions alternatives à la fin du monde ou au soulèvement sauvage en dix points concis.
De « l'équité à l'unité », ses dix points, ainsi qu'il le reconnaît, s'apparentent davantage à un appel au clairon en faveur d'une renaissance nationale qu'à un programme politique énonçant des objectifs suffisamment larges pour forger un large consensus.
Mais le plus important réside dans les différences. Carlson aborde la souveraineté, ou comme il la définit « se libérer des influences extérieures ». C'est ce point qui constitue la clé de voûte. Les dix points peuvent se résumer en un seul : une déclaration d'indépendance, mais pas de n'importe laquelle. Il s'agit de se départir de l'influence d'Israël et de son puissant lobby aux États-Unis. D'après Carlson, ils constituent directement l'un des pires problèmes de l'Amérique.
Pour commencer, il ne se contente pas de fustiger une classe supérieure égoïste dont les membres se comporteraient comme des rois au-dessus des lois et de l'éthique. Il les qualifie de « classe Epstein », en référence au pédophile aujourd'hui décédé, prétendument par suicide, représentant autoproclamé des Rothschild, et étroitement lié aux violeurs et aux espions israéliens. Carlson a établi à juste titre le lien entre la guerre en Iran – « une catastrophe stratégique » pire que la guerre du Vietnam, comme l'a récemment déclaré un autre Américain réaliste – et soit la corruption, soit la menace, soit les deux de la part d'Israël. De même, il accuse Israël de génocide analogue – dit-il – à celui commis en Allemagne, et il proteste contre la poursuite du soutien américain. Enfin, les lobbies (avec en première ligne le lobby israélien, mais pas seulement) « se substituent à la démocratie représentative », car d'après Carlson, là où les lobbies décident, les électeurs ne décident rien. En bref, pour Carlson, la pire déconvenue militaire américaine qu'on ait vue de mémoire d'homme, son soutien – pour ne pas dire sa participation – à un génocide en cours et sa perte de souveraineté et de démocratie sont dus, sinon totalement du moins pour une large part, à la relation perverse et profondément antipatriotique que l'establishment entretient avec Israël. Politiquement, cela équivaut à une déclaration de guerre longtemps attendue et qui peut se justifier contre les opérations agressives d'influence de l'État sioniste.
Et le message est passé. Haaretz, le journal israélien de gauche de référence, n'a pas tardé à consacrer à Carlson un long article d'opinion, l'accusant – comme c'est étonnant – d'« antisémitisme ». C'est tout aussi absurde que prévisible. Faire systématiquement passer toute critique d'Israël – État génocidaire qui pratique l'apartheid – pour l'expression de la haine des Juifs est une vieille tactique sioniste désormais éculée. Il est certain que Carlson n'est pas naïf. Même dans ses dix points, Carlson a anticipé et balayé d'un revers de main l'accusation de « nazi ».
Cependant, Haaretz a raison sur un point : pour Carlson et pour son mouvement en pleine expansion, « Israël et ses soutiens américains représentent une source essentielle de trahison du mouvement MAGA par Trump ». Autrement dit, Carlson est le représentant d'un conservatisme américain qui a le courage de désigner, nommer et s'attaquer à une Amérique maladivement dépendante d'un État voyou petit, certes, mais immensément violent et subversif.
Sans doute l'image de l'histoire de l'Amérique et de l'Occident que donne Carlson est-elle idéalisatrice, voire nostalgique. Ceux qui souhaitent y voir quelque chose d'archi-conservateur y trouveront leur compte. Mais ce serait futile et peu intéressant, car ce n'est pas ce qui compte. Ce qui compte, c'est qu'aux États-Unis, les sondages indiquent de façon persistante une animosité importante et sans précédent de l'opinion contre Israël. Un nouveau livre sur le lobby israélien aux États-Unis, sur le point de paraître, fait déjà grand bruit. Le vent est en train de tourner.
Un autre des « Rebels » MAGA, Joe Kent, laisse entendre que Carlson à la présidence pourrait être une solution, même si c'est difficile pour un troisième parti. Pourtant, Haaretz est inquiet. Or, si l'on se place du point de vue sioniste, il a raison de l'être. Et ça, c'est une très bonne nouvelle.
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